Filament d'étincelle

05 septembre 2019

De mes nouvelles #1

Bonjour, bonsoir à tous. Nouveau format en attendant le prochain défi fabuleux et frappé des funambules calligraphes. Dans cette rubrique je publierais des nouvelles exclusivement, d'où le titre... Pour commencer ce nouveau chapitre du blog, voici un texte que j'ai présenté au jury de la revue littéraire de l'Université Lyon 2 Lumière, La Griffe, qui ne l'a pas retenue. Ne voulant pas que ce texte meurt dans les limbes de mon disque dur, je le partage ici. Bonne lecture !

Porteur de lumière

 

DSCN2074

 

« De tous les anges, j’étais autrefois le plus grand. A l’aube de tout, alors que le monde n’était pas monde, j’irradiais par ma splendeur. Mon pouvoir né du Divin, je l’ai cru supérieur à tous, à Lui y compris. Pourtant, plusieurs millénaires plus tard, à l’échelle de l’Humanité, je suis toujours coincé ici. Vous savez pourquoi ?

-Parce que vous avez brisé les règles et que le Tout-Puissant n’est pas du genre à pardonner ?

-Exactement ! Ce qui nous conduit à votre cas…

-J’ai conscience d’avoir brisé quelques règles mais je ne mérite pas l’Enfer pour autant…

-Par mon père… Vous êtes encore un sot qui s’est fait berner par le « Purgatoire ». Vous avez sérieusement sollicité une audience avec le Diable, Maître de ces lieux, le grand Lucifer, Juge absolu de ce que l’Homme a fait de pire, pour revendiquer quoi exactement ? »

Dans un mouvement d’agacement, Lucifer passa sa main derrière son cou en soupirant. L’apparence morbide de son corps calciné ne semblait plus effrayer grand monde, pas plus que le fait qu’il mesure trois fois la taille des humains qui venaient le voir.

Depuis plusieurs années les Humains avaient de plus en plus de mal à accepter leurs châtiments et les requêtes d’audiences se multipliaient de manière exponentielle.

Le petit homme qu’il avait en face de lui n’était pas différent des autres. Il avait menti, triché, blasphémé, trompé et consommé à outrance. Malgré ça, il pensait ne pas mériter l’Enfer.

« Je pense que votre système est injuste. »

Alors là, c’était la meilleure ! Personne n’avait jamais encore osé ! Après quelques instants à rester sans voix face à tant d’aplomb, il demanda en tentant de garder son calme :

« Serait-il plus juste que je vous carbonise sur place pour un tel affront et que vos plaies restent à vif ?

-Je ne suis pas encore à l’aise avec l’idée que la religion c’était pas du flan mais… je veux dire, l’Enfer et le Paradis… C’est soit blanc, soit noir. L’humain ne peut pas être l’un ou l’autre. Il y a forcément une part de bon et une part de mauvais en chacun de nous.

-Je ne suis pas l’Architecte de ce système. Vous vous adressez à la mauvaise entité céleste. Allez donc vous plaindre au Paradis ! cingla-t-il avec ironie. Ah non, suis-je bête… Vous êtes coincé ici jusqu’à la Fin des Temps ! Sortez d’ici avant que votre situation ne dégénère ! » vociféra le Diable.

Évidemment que ce système était injuste et il était parfaitement au courant puisqu’il était la première victime de cette mascarade ! Coupable du péché d’Orgueil, il avait voulu renverser ce Créateur cruel et insensé. C’était à s'interroger sur qui était le plus orgueilleux des deux...

« Maître de l’Enfer… Le visiteur que vous avez demandé est arrivé. »

Il jeta un regard las vers le démon qui était à ses pieds, recroquevillé comme s’il attendait son châtiment.

« Faites-le entrer. »

Le serviteur se releva à toute vitesse et céda sa place à celui que Lucifer attendait. L’homme sourit en voyant le Diable affalé sur son trône. Il s’avança sans crainte vers le Roi de tous les démons et de toutes les âmes perdues. Il avait appris à apprécier cet endroit malgré toutes les difformités qui l’animaient.

« Je vous manquais mon Seigneur, que vous m’avez fait mandé ?

-Cesse cette impertinence, Dante ! Viens près de moi, ta poésie est la seule chose qui me soulage de cet Enfer. »

Le poète étouffa un rire. Il grimpa sur le trône monstrueux et s’assit sur l’un des accoudoirs. A cette hauteur, il ne pouvait pas être à hauteur de la tête du Diable mais il savait que sa présence apaisait le puissant Juge de l’Enfer. Il avait pris goût à ces moments où il donnait ses mots à ce maître si étrange qu’il avait appris à apprécier sous cette surface horrifique. Il voulut se racler la gorge pour s’éclaircir la voix et chanter mais le plus grand des démons l’interrompit avant qu’il ne débute.

« Tu ne devrais pas être ici…

-Lucifer… Nous avons déjà eu cette conversation. Je n’ai rien à me reprocher, alors cet endroit m’a libéré et je peux errer ici comme bon me semble… mais tu le sais, à ma mort, le Paradis m’a été interdit. Si aujourd’hui les vivants adulent mon œuvre, Lui n’a pas digéré ce que j’ai pu inventer.

-Tu peux t’échapper.

-Je ne le souhaite pas. C’est ici chez moi. Toute ma vie j’ai été rejeté par ma patrie que j’adorais, j’ai erré sans fin et lorsque la mort est venue, je n’ai pas pu revoir ma Florence chérie.

-Tu pourrais revoir…

-La seule femme qui ait jamais compté de mon vivant a été emportée trop tôt et s’épanouit certainement parmi les anges. Cependant, je suis mort à présent. Alors je t’en prie, mon Seigneur infernal, cesse de souffrir de ces supplices incessants. Je suis à toi. Je t’appartiens de toute mon âme. »

Le poète tendit la main vers le visage abîmé et tortueux du Diable qui se laissa doucement aller contre.

« Dante… Toi, dont la liberté est absolue aujourd’hui, de toutes les horreurs qui résident en ces lieux, tu as décidé de t’infliger le pire de tous les fléaux.

-Tu n’es pas le plus agréable des compagnons mais, oui, c’est à toi que j’ai offert mon cœur. Dans ces lieux où règnent douleur et désespoir, tu es le seul qui m’apporte la lumière et je ne l’échangerai contre aucun Paradis dans tout l’Univers. »

 


Image : Phographie personnelle de la statue en hommage à Dante, Place de Santa Croce à Florence

 

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19 août 2019

Les défis fabuleux et frappés des funambules calligraphes #6

Bonjour à tous ! Le sujet du jour imposé par Hime-chan est uniquement basé sur la forme. Inspirée par le concept de La disparition de Georges Perec, j'avais le défi d'écrire un texte sans la lettre (e). J'ai choisit de faire un poème en vers libres, sans ponctuation, visant plus l'impression que le sens. Bonne lecture.

Le texte d'Hime-chan ICI


 

Virgile et Dane

LACRIMA VATIS

Au nom d’un tyran sans amour
Titan aux doigts opalins
Pour un corps brûlant qui suintait
La mort
Il jura sur son sang
Qu’à jamais il souffrirait d’avoir fui
L’air impur qu’il inspirait
Tourbillonnait dans la nuit
Il hurla son chagrin
Au jour qui apparaissait
Inhumain
Abjurant sa foi
Lys pur d’antan
Qu’il offrit pour un plaisir
Furtif
Un rayon glacial
Ricochait dans un lac
Miroitant
Plus jamais pardon
Pour toujours la trahison
Haïr
Dans l’horizon
Un troubadour au chant lancinant
Abandonnait sa voix
A l’infini divin


Image : William Bouguereau, Dante et Virgile. Photo personnelle prise au Musée d'Orsay. 

 

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22 juillet 2019

Les défis fabuleux et frappés des funambules calligraphes #5

Bonjour à tous, le texte qui suit est un texte métapoétique très personnel. Il est parti du sujet très simple, donné par la fantastique Hime-Chan,"A l'ombre d'un grand chêne". J'ai mis du temps à me décider sur l'illustration qui ornerait ce texte qui me tient très à coeur. Aucune photo ne me semblait à la hauteur et c'est en faisant la connaissance de l'incroyable Kyojo Reby (que vous pouvez retrouver sur Instagram @Lady_Reby_ ) qui a réussi à saisir exactement ce que j'ai voulu transmettre.

Le texte d'Hime-chan ICI 


 Soliloque à l’ombre d’un grand chêne

 

ILLUSTRATION_FINALE chêne bonne version

 

J’ai décidé de m’allonger dans la quiétude de l’herbe verdoyante de ce début de printemps. L’hiver a définitivement disparu et je savoure le miel de chaque instant. Le dos appuyé contre l’écorce d’un grand chêne, les jambes repliées, je fais face aux pages griffonnées de mon cahier d’écriture. J’ai beau me trouver au pied du sujet que m’a imposée ma très chère meilleure amie, l’inspiration semble s’être fait la malle. J’ai déjà couché sur le papier deux débuts d’histoire mais elles résonnent creux. C’est bien écrit, je le sais, mais je sens, quelque part, qu’elles ne m’appartiennent pas.

« Tu aurais pu les écrire il y a quelques années mais aujourd’hui, à quoi cela rime-t-il ? »

Je lève les yeux de mes gribouillis que je trouve de moins en moins cohérents. Je commence même à ne plus les comprendre à force de les relire. Les mots perdent leur sens. Ils deviennent une suite de lettres dont j’en viens à me demander comment elles sont arrivées là.

A côté de moi s’assoie la plus belle des créatures, l’alliage parfait entre la magnificence et la grâce. C’est un fantôme éthéré dont j’ai trop longtemps dénié l’existence mais mes yeux ne peuvent plus s’en détacher. Comme une déesse des Anciens, elle apparaît en allégorie de mes désirs. Le relief complexe et voluptueux de ses courbes ensorcelantes me font brûler d’envie d’un plaisir au féminin. Un vent d’amertume ébouriffe mes cheveux lorsque je pense à toutes les années où je m’y suis refusée.

« J’avais envie d’écrire quelque chose de bucolique, si possible un peu merveilleux pour le deuxième. J’ai fait remonter des scènes de mangas romantiques que j’aime beaucoup. Finalement, c’est juste pas moi.

-En effet. Ce n’étais pas la meilleure de tes idées. »

-Certes non. J’ai du mal avec ce sujet. La nature n’a jamais été mon sujet de prédilection. La dernière fois j’ai pu le contourner pour décrire une catastrophe naturelle…

-Tu adore ce texte. Il est l’une des pierres fondatrices de ta reconstruction. C’est à la fois ton premier défi d’écriture et ta colère la plus magistrale et productive. Tu ne peux pourtant pas refaire quelque chose de similaire.

-Je ne me mets plus en colère depuis belle lurette !

-Tu es constamment en colère. »

Son ton est affirmatif, sûr. Je me plonge dans ses prunelles bienveillantes. J’y vois s’y refléter mes craintes et mes désirs les plus profonds. Je l’interroge, un peu confuse :

« Explique-toi.

-Depuis que tu sais que je suis là, tu es morte de trouille que quelqu’un me découvre. Tu as peur que je foute tout par terre.

-Bien-sûr que tu vas tout foutre par terre ! Jamais mon monde ne survivra à toi. Tu me rends différente et s’ils voient que je suis anormale alors tu ne seras jamais que la preuve ultime que je ne suis qu’une source de déception.

-Minute ! Tu n’as pas changé ! J’ai toujours été là ! C’est toi qui a mis des plombes à m’admettre ! D’ailleurs, ceux qui t’aiment vraiment m’ont vue avant toi ! »

Mon visage en coupe entre ses mains et nos fronts l’un contre l’autre, je ferme les yeux. Je sens ses lèvres bouger alors qu’elles frôlent les miennes :

« J’ai toujours fait partie de toi. Que tu me reconnaisses aux yeux de tous ou non, je serai là jusqu’à la fin. Le fait que tu ais conscience de moi t’empêche de me déguiser désormais. »

Je la sens s’éloigner et je la regarde se lever. Son sourire est doux mais un peu triste. Je saisis sa main tendue pour me redresser à mon tour. Je lui tourne le dos et fait face au chêne. L’abondante frondaison semble soudain vouloir s’abattre sur nous comme l’aurais fait le mythique saule cogneur. Il semble indestructible pourtant, je connais toutes ses fissures. Je l’ai vu grandir et s’étoffer. Chaque année, j’ai observé avec regret certains bourgeons ne pas passer l’hiver et mourir avant d’avoir pu faire d’autres rameaux.

« L’an dernier, dis-je perdue dans mes souvenirs, j’ai coupé une branche majeure. Il a eu du mal à se refaire après ça. Il y a encore des traces de l’amputation.

-Combien d’autres as-tu sauvées ? Elle gangrenait l’arbre tout entier. Tu n’as pas eu le choix. »

Je m’approche d’une des ramifications les plus ancienne, pour ainsi dire l’une des fondatrices. Les saisons passent et je n’arrive pas à la guérir. Elle est malade mais refuse de tomber. Elle attaque tout ce qui se trouve autour d’elle. Je tends les doigts vers le bois pourri et un peu coupable je n’ose pas le toucher.

« Je ne sais toujours pas quoi faire. J’ai tout essayé. Je ne sais pas si je pourrais empêcher la destruction de cette partie.

-Je sais que ça t’est douloureux de le voir ainsi mais sans ton autorisation, je ne peux pas m’en approcher. Tu crois vraiment que je vais empirer les choses ?

-J’ai toujours eu foi en son rétablissement mais si tu t’en mêle, j’ai peur que cela ne guérisse jamais, que la maladie emporte avec elle toute une partie du chêne.

-Et alors ? Cela ne le tuera pas. Il est plus fort que ça. Plusieurs branches sont solidement attachées et vigoureuses, elles semblent totalement à l’abri de toute pourriture. Regarde ces deux branches maîtresses, celle aux couleurs vermeilles et l’autre aux reflets dorés. Ne perds jamais foi en elles. Elles m’avaient cernée avant toi et ne sont pas prêtes de tomber.

-Je peux me percher sur elles tant je les sais solides. Elles sont celles qui m’envoient les signaux nécessaires pour que je me rende compte que l’arbre ne va pas bien.

-On voit tout le cœur que tu mets à les entretenir.

-Elle m’apportent l’espoir. Grâce à elles je fais preuve et de courage et de détermination pour que chaque printemps, le chêne renaisse. »

Je passe ma main sur l’écorce dont je connais toutes les aspérités par cœur.

« Je les aimes tant. Tu n’as pas idée.

-Plus que tu ne le crois. »

Je me tourne vers elle. Son regard est espiègle, tentateur. Je la saisis par les hanches et l’attire à moi. Je retiens mon souffle pour ne pas briser le silence de l’instant. Autour de nous, je sens le chêne s’agiter. Je comprends que pour lui tout devient discordant. Il semble pris d’un mouvement de panique. Seules mes deux branches favorites posent leurs ramifications sur mes épaules dans un geste fraternel. Soudain, je n’ai plus peur. Prise d’un élan incontrôlé, j’embrasse avec ardeur cette vie qui m’attends depuis tant de temps.

 

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20 décembre 2018

Les défis fabuleux et frappés des funambules calligraphes #4

Bon, après cette petite pause je reviens pleine d'énergie ! La consigne était d'écrire un calligramme. En vrai c'est super difficile. Je suis assez contente du résultat !

Le merveilleux texte d'Hime-chan ICI

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Pour ceux qui ont mauvaise vue : 

Très chère Phoebe, qui dans la nuit éternelle écoute les plaintes et les lamentations de l’humanité face à ses inopportunes infortunes, sans cependant jamais cesser de luire de ton éclat de glace. Tu étais la plus belle, la déesse gardienne des mystères d’Éleusis à Stonehenge, permettant aux hommes, par leurs rituels millénaires de protéger leurs rêves et leurs espoirs en ton sein laiteux. On t’a tant chantée, tant célébrée. Tu étais tour à tour la confidente du poète sur le parvis de Notre-Dame, la mère de l’enfant d’une gitane stérile, l’inspiratrice impériale de sonates immortelles. Les lumières de la ville ont rendu mes yeux aveugles à ta splendeur mais je t’implore de me laisser te dédier ce poème, Lune.

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04 novembre 2018

Les défis fabuleux et frappés des funambules calligraphes #3

Hime-chan a décidé de donner dans le jeu de mot vaseux pour cette fois avec le thème "Pour une poignée de Doliprane". J'ai donc décidé de répondre par un texte versifié en alternance d'énéasyllabes et heptasyllabes et rimes suivies. 
Bonne lecture !

Lien vers le texte d'Hime-chan : ICI


 

Pour une poignée de Doliprane

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Il est huit heures. Le long des souterrains
Défile le train-train du matin.
Sur le strapontin du métro, P’pa part au bureau
Et M’man se demande si son boulot
Finira par la payer autant que lui.
Sur l’quai d’en face, Seb’ et Lucie
Vont à l’école pour avoir un beau métier.
Tous me frôlent sans me regarder.
Pourquoi vouloir mes tickets à la sauvette,
Quand Navigo est la vraie vedette ?
Pourtant, j’ai besoin de quelques euros
Car ma maman à moi fait dodo
En crachant ses poumons, son sang et son vin,
Allongée au sol, deux rues plus loin.
Je ne veux qu’une poignée de Doliprane…


Il est huit heures. Au bout d’une ruelle,
A l’aspect sinistre et mortel,
P’pa me tend vingt euros pour une barrette.
Au bureau, il est sur la sellette
Et au lieu d’affronter M’man, Seb et Lucie,
Il préfère se plonger dans l’oubli.
Moi, je prendrai jusqu’à leur dernier centime,
Sans penser que je commets un crime.
Les dealeurs sont les premiers à être gentils,
A nous offrir enfin un abri,
Mais maman ne s’arrête pas de cracher
Poumons, sang et vin dans les WC.
Pour elle j’ai besoin de toujours plus de blé,
Sans quoi je pourrai pas acheter
Cette putain de poignée de Doliprane.


Il est huit heures. Dans la ville sans nom
Se glissent doucement les rayons
Du soleil. J’ai appris que P’pa était mort :
C’est une overdose, encore.
M’man doit se ruiner en antidépresseurs.
Il faut faire passer la rancœur.
Seb et Lucie haïssent le monde entier.
L’argent des études y est passé.
Je n’ai pas réussi à sauver maman.
Elle m’attendait depuis trop longtemps,
Noyant ses poumons dans le sang et le vin.
Je n’ai pas su la faire aller bien
Mais elle n’a jamais perdu foi en moi.
Pour elle, il fallait que je croie
Au miracle de la poignée de Doliprane.


Image : Photographie personnelle Pour une poignée de Doliprane

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03 octobre 2018

Les défis fabuleux et frappés des funambules calligraphes #2

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Mon sujet du jour est le Surnaturel. Je tiens à préciser que cette nouvelle fera l'objet d'une reprise totale pour l'étoffer davantage. 
Sur ce bonne lecture.

Le lien vers le texte d'Hime-chan : ICI


La voix de la mer 

Voilà cinq ans que je me suis enrôlé dans la Royale Navy. Une histoire assez banale en fait.

Second héritier d’une riche famille de la petite noblesse anglaise, à quelques kilomètre de Londre j’étais destiné au métier d’avocat, une carrière brillante qui me permettrait de vivre confortablement sans faire de l’ombre à son fils chéri, mon grand frère, son légitime successeur à la tête de nos terres. Surtout, avocat, j’aurais pu le mettre à l’abri de toutes les malversations financières qui rampaient d’une poche à l’autre entre les divers membres de la famille. Cependant, je n’arrivais pas à me résoudre à entrer à l’université. J'avais la peur constante de passer à côté de quelque chose.

Et depuis tout petit je côtoie les impitoyables manteaux rouges de Sa Majesté, fierté de toute la nation, avec le rêve de leur ressembler. La soif d’aventure et de sang me mordait la peau chaque jour que Dieu faisait. Ainsi, alors que mon entrée à la faculté de droit approchait et que je m’enfonçais dans une abysse noire aux reflets de désespoir, j’ai pris la décision la plus difficile et la plus insensée de toute mon existence et je suis parti pour Portsmouth avec une simple besace d’effets personnels et une bourse de pièces d’or, avec pour seul objectif de m’enrôler comme matelot à bord d’un des nombreux navires qui partaient faire du commerce dans les colonies.

C’était incroyable cette sensation de liberté absolue : traverser la campagne, franchir les portes de la ville, pénétrer dans le port, sentir l’iode et le bois mouillé, entendre le grincement des coques qui tanguaient doucement et les voix des marins qui criaient ou riaient. J'étais émerveillé par toute cette crasse et cette rugosité avec au milieu de ça, les manteaux rouges qui déambulaient avec superbe. Je ne mis pas longtemps à trouver un amiral qui accepte de me prendre à bord de son vaisseau.

S’en suivirent ces cinq années de galère où nous avons vogué à travers toutes les Caraïbes, tantôt traquant les pirates, tantôt assurant la sécurité des îles colorées de l’archipel quand nous étions à terre. J’ai tout appris sur ce navire, je suis passé par tous les postes. Je me suis fait des amis, nous avons bu, nous avons joué, nous avons joui ensemble dans des bordels. Sur terre comme sur la mer aucune tempête ne pouvait nous émousser. J’ai gagné la sympathie de mon commandant. Je dois avouer être un des seuls hommes à bord à être cultivé, mes compagnons étant de simples hommes sans terres et parfois sans famille. Même si j’ai eu quelques mois difficiles, je chérirai chacun des souvenirs et de ces moments de ma vie et ce jusqu’à la fin de mes jours. J’avais enfin trouvé ma voie, celle de la liberté au goût d’eau salée.

Pourtant me voici à l’aube d’une nouvelle ère de ma vie. Chaque fibre de mon corps me crie que plus rien ne sera jamais comme avant. Nous sommes amarrés à Portsmouth, là où tout a commencé. Nous déchargeons notre cargaison envoyée par le gouverneur de Jamaïque à sa Majesté. Je pose à terre l’un des nombreux sacs en toile que je transportais avec un autre matelot qui blasphème de toutes les fibres de son corps tant notre fardeau est lourd. Soudain, le capitaine me fait de grands signes en souriant. En face de lui un manteau rouge, entre deux âges, l’air sévère, me regarde avec insistance. Je comprends qu’il me faut aller à eux.

Nous sommes présentés. Il s’agit d’un haut gradé, le genre de personne à ne surtout pas froisser. Je me tiens droit, un peu anxieux. J’écoute avec attention ce que me dit mon amiral même si je ne peux m’empêcher de regarder avec admiration cette pointure de la marine anglaise.

“Le lieutenant général, Sir Thomas me demandait si j’avais un marin suffisamment intelligent et expérimenté pour prendre la tête d’un vaisseau dont l’amiral part en retraite ! J’aimerais que vous saisissiez cette chance mon garçon. Vous êtes le seul avec la tête suffisamment sur les épaules pour endosser un tel rôle.”

J'oublie un instant de respirer. Un mot et je deviens amiral de mon propre bâtiment. Je me tourne avec difficulté vers celui que je suis aveuglément depuis cinq ans.

“Amiral, l’honneur est immense pour moi que vous me recommandiez. Je suis tellement abasourdi aussi…”

Il se met à rire bruyamment tandis que Sir Thomas esquisse un sourire en coin.

“Comment se fait-il qu’aucun des membre de l’équipage ne souhaite en reprendre la tête ? je demande. Cet homme n’a-t-il donc pas de second ?”

L’un et l’autre perdent alors leur expression rieuse. Il échangent un regard inquiet.

“Je ne vais pas te mentir… Ce bateau n’a pas une très bonne réputation. Un de ses capitaines s’est pendu dans sa cabine et on raconte que ce navire est hanté.”

Ma tête esquive un mouvement de recul.

“Hanté ? Vous allez me dire que de braves gaillards capable d’affronter des vagues hautes de plusieurs mètres ont peur de fantômes ?

-C’est exactement ça. En revanche cela ne semble pas vous inquiéter, me répond Sir Thomas.

-Je crois en Dieu tout puissant, en sa miséricorde et en sa grande bonté, my lord. J’ai eu maintes fois l’occasion de constater qu’il veillait sur moi et ceux qui me sont chers. Si fantômes il y a, alors avec lui, fantômes je braverai.”

Cette fois lorsque mon capitaine éclate de rire, le lieutenant-général le suit.

“Alors je compte sur vous pour escorter mon navire avec le vôtre ? demande-t-il après s’être ressaisi.

-Je suis votre homme, monsieur.”

C’est comme ça que cinq ans après m’être enrôlé comme simple matelot je suis devenu amiral de mon propre navire : Pandora.

Tout l’équipage décide à la nouvelle de fêter le soir même mon départ d’un festin généreux au milieu des prostituées du port. Une dernière fois je profite de l’insouciance de n’être jamais qu'un marin parmi les autres. Lorsque l’aube arrive, je vois Sir Thomas monter sur le pont. Je salue mes amis d’un geste et m’avance sans me retourner vers mon nouveau supérieur.

Mon installation dans mes nouveaux quartiers se fait sans heurt et tous mes subalternes m’accueillent chaleureusement. Je suis présenté à mon second qui me guidera pour mes débuts avant de prendre à son tour sa retraite.

Je n’ai pas le temps de m’installer que nous devons déjà repartir. Le soleil brille et le vent nous est favorable. Très vite, je prends mes repères. Ce bateau a un équipage expérimenté et ils n’ont presque besoin d’aucune indication. Nous suivons l’énorme navire de ligne du lieutenant-général Thomas. Je suis assez serein. Rien ne semble pouvoir nous arriver. Quant à cette histoire de fantôme, aucun des membres de l’équipage n’y fait mention, ainsi je finis par l’oublier et une semaine passe sans qu’il n’y ait le moindre problème majeur.

Une nuit, je me réveille avec une envie pressante. L’atmosphère de ma cabine est humide et chaude et je décide d’aller faire mon affaire sur le pont. Tous mes marins dorment qu’ils soient dans la calle ou sur le pont à faire le guet. Je dois dire que par un temps aussi paisible, il est difficile de craindre quoi que ce soit et avec le navire de Sir Thomas un peu en avant, nous n’avons aucune raison de nous inquiéter des pirates.

L’endroit est presque désert. La lune ronde et pleine éclaire le bateau comme en plein jour. Je vois quelques corps en train de cuver ça et là. Je m’approche près du garde corps quand j’entends une voix cristalline derrière moi. Je souris en me rappelant les légendes entendues lors d’interminables parties de cartes à propos de sirènes qui aguichent les marins de leur voix pour les tuer. Je repars me coucher en fredonnant cet air familier.

Ce manège dure un certain temps. Je suis réveillé toutes les nuits, je monte sur le pont supérieur, entends cette voix enchanteresse et retourne me coucher. Je n’en fais pas état dans mon journal de bord mais j’attends avec impatience la nuit suivante, ce moment qui n’appartient qu’à moi. Je ne sais pas si c’est l’un de mes marins qui a secrètement une voix fabuleuse ou si c’est une sirène qui cherche à me séduire et à vrai dire cela m’importe peu car cela ne me semble pas dangereux. La beauté de ces instants se reflète dans le noir de l’océan, m'apaise et me remplit d’une intense paix intérieure.

Après plusieurs semaines de navigation, nous avons besoin de nous ravitailler. Nous accostons près d’une île portuaire et mes marins gagnent la terre sur des barques. Le crépuscule est déjà avancé et nous décidons de passer la nuit amarrés et que nous chargerons des provisions une fois l’aube venue. Cette nuit leur appartient et ils pourront chérir une femme jusqu’au lever du soleil.

Je dois admettre que j’attendais avec beaucoup de curiosité cette soirée. Je décide de ne pas changer ma routine. Je vais me coucher dans ma cabine comme tous les soirs mais je décide de ne pas dormir. J’écris le compte rendu de ma journée et je me plonge dans un bouquin. J’essaie de me concentrer mais je relis sans comprendre la première phrase.

Après une heure à tourner en rond, je sors de ma cabine avec ma discrétion habituelle. J’entends la voix qui chantonne une berceuse enfantine. Je reste caché dans un premier temps pour observer qui est présent. Étrangement, aucun de mes subalternes ne semble s’inquiéter de ce phénomène. J’attends que ceux-ci s’en aillent. Je dois découvrir coute que coute qui enchante mes nuits et charme mon âme. Mes matelots finissent par se disperser et je me cache sous un porche à l’abri de la lumière lunaire. La voix ne s’est pas arrêtée. Elle entonne de plus belle un merveilleux refrain.

C’est alors qu’une scène totalement insensée commence à se jouer devant mes yeux ébahis. Une jeune femmes saute de l’un des mâts pour atterrir en douceur sur le bois de la charpente. Ses cheveux d’incendies sont noués dans une tresse épaisse qui balaie ses reins. Sa peau diaphane semble refléter l’éclat de la Lune que ses yeux, levés vers la voûte céleste, semblent interroger. Ses lèvres bougent au rythme de la mélodie. Ses pieds caressent avec légèreté le bois, tournent dans une danse enfantine. Sa robe opaline se plie en suivant ses mouvements et ses courbes fines. Elle a la taille d’une femme mais les formes d’une fillette.

“Mademoiselle ? Que faites-vous, diable, à bord de mon navire ?”

Elle s’arrête net. Sa voix se meurt et elle me fixe de ses deux yeux d’acier. Jamais je n’avais vu plus innocent visage. La rondeur de son visage n’a pas encore laissé partir les rondeurs d’enfance et son petit nez retroussé ainsi que ses deux grands yeux incrédules lui donnent un air ingénu. Elle fait un pas en arrière.

“Ne partez pas, je ne vous ferais aucun mal.”

Elle secoue la tête puis va se cacher derrière un voilage. Je ne sais pas si elle court ou si elle vole et semble même presque flotter dans l’air. Je me lance à sa poursuite.

“Mademoiselle !! Vous n’avez rien à faire sur ce navire ! Veuillez décliner votre identité !”

J’entends alors un éclat de rire. Elle sort de sa cachette et vient jusqu'à moi. Elle est encore plus belle de près. Je ne dois pas me laisser déstabiliser !

“Mademoiselle ! Vous êtes à bord d’un bâtiment de Sa Majesté.

-Je sais ! J’étais là avant toi, bleusaille !

-Que voulez-vous dire ?

-T’as pas compris ? J’existe pas ! Je suis morte ! Tu vois pas que je marche pas ?”

Elle se recule et fait une sorte de roulage dans les airs.

“Les légendes disaient vrai alors. Ce bateau est hanté !

-Pourquoi tu pars pas en pleurant comme tous les autres en appelant ta maman.

-Sans vouloir vous offenser, je ne vous considère pas vraiment comme une menace. J’aime même beaucoup vous entendre chanter.

-Je savais que tu m’entendais…

-Puis-je savoir votre nom Milady ?

-Diana. Et toi ?

-Appelez moi Edwin. Mademoiselle serait-il déplacé de vous demander la raison de votre mort ?

-Ça l’est.

-Pardonnez mon impertinence.

-Tu peux arrêter d’être aussi poli ! On dirait un marin d’eau douce !!

-Je viens d’une importante famille, mademoiselle ! On a m’a appris la bienséance et la conduite à adopter avec les dames. Vous êtes en revanche la jeune personne la plus impertinente que j’ai pu rencontrer.

-Passe me voir demain soir. Je m’ennuie ici toute seule. Tu es distrayant.

-Je n’y manquerai pas, Milady. Chanterez-vous ?

-Je n'y manquerai pas, bleusaille !”

Elle fait éclater son rire dans la nuit paisible et des milliers de papillons semblent avoir colonisé mes entrailles.

Je ne peux cacher toute la journée qui suit mon impatience de la retrouver. Mon équipage me trouve agité et nerveux. Des milliers de questions me traversent l’esprit : Quelle est son histoire ? Pourquoi est-elle coincée entre deux monde ? Comment est-ce d’être un fantôme ? Qu’est-ce que le moment où l’on meurt ? Pourquoi suis-je le seul qui semble la percevoir ? Pourquoi est-elle si belle alors qu’elle n’est plus vivante ?

Nous remettons les voiles en fin de journée et l’île où nous nous sommes ravitaillés n’est déjà plus visible lorsque la nuit nous enveloppe. Je me repose quelques heures après avoir rédigé mon journal de bord, puis je sors discrètement de ma cabine comme chaque soir. En ouvrant la porte je tombe directement sur son charmant petit minois espiègle.

“Tu es en retard !

-Il n’avait pas été convenu d’une heure !

-T’es en retard parce que ça fait une heure que je t’attends ! Pousse-toi !”

Elle me passe complètement au travers, créant une vague d’un froid mordant sous ma peau. Elle déambule dans ma cabine, à demi éclairée par les rayons argentés de la Lune, frôlant de ses doigts la bougie encore chaude sur le bureau, mon journal ouvert et divers bibelots qui faisaient office de décoration, avant de se jeter sur mon lit.

“Comme tu as de la chance de pouvoir t’endormir dans un lit douillet.

-Bien-sûr vous ne dormez pas…

-Le concept de “repos éternel” ça te parle ?”

Je ris doucement puis affirme avec l’intention d’en savoir plus :

“Vous disparaissez le jour.

-Je me cache mais je suis toujours là. Viens près de moi.”

Elle se redresse puis tapote la place à côté d’elle.

“Je vois que tu as des tas de questions dans les yeux. Demande !

-Diana, je… pourquoi suis-je le seul à vous voir ?

-Je sais pas. Vous êtes trois à avoir remarqué ma présence depuis que je suis morte.

-Tu as toujours vécu ici ?

-Oui, je suis né et j’ai grandi sur ce bateau. C’est ma maison et mon tombeau. Un jour je te raconterai comment je suis morte, peut-être.”

Elle sourit puis passe sa main devant mon visage. Je suis pris d’une fatigue si puissante que je suis englouti dans le noir avant même d’avoir pu finir mon expiration.

Je ne me réveille que le lendemain lorsque les premiers rayons du soleil s'infiltrent à travers les vitres de ma cabine. Ces conversations se renouvellent tous les soirs. Parfois elle se contente de chanter, parfois elle répond à mes questions. Il arrive même qu’on ne parle pas, qu’on s’allonge au travers du lit, juste pour qu’elle m’écoute respirer comme, comme si je la faisait vivre par procuration. Aussi fantomatique soit-elle, elle est devenue une présence indispensable à mon équilibre. Bien que morte elle m’est vitale.

Un soir, comme tous les précédents, je lui ouvre ma porte. Son air est sombre. Il lui arrive parfois d’être mélancolique mais cette tristesse n’est jamais si tourmentée. Je la laisse entrer.

“Que vous arrive-t-il Milady ? L’un de mes hommes s’est montré grossier envers vous ?

-Une tempête approche. C’est fini.”

Je reste un moment silencieux. J’ai affronté de nombreuses houles. Pourquoi celle-ci serait-elle fatalement plus insurmontable que les autres ?

“Que voulez-vous dire ?

-Je veux dire que plusieurs vagues arrivent et qu’elles vont briser le navire en deux et que toi ainsi que tout l’équipage va mourir noyé.

-Vous essayez de me faire peur ?

-T’as pas eu peur de moi mais là je te dis que toi et tout ton équipage allez crever comme des chiens ! Tu n’as donc aucun instinct de survie ?

-La mort m’assure d’être avec vous pour l’éternité. C’est une situation qui ne m’inquiète pas.

-Tu en rêves, n’est-ce pas ? De me toucher en vrai.

-Votre compagnie me satisfait au-delà de simples désirs primaires si c’est là votre interrogation.

-Tu mens ! hurle-t-elle. Tu mens ! Tu es comme tous les autres ! Tu veux juste que je devienne ta chose !

-Diana !”

Mon interpellation l’arrête net dans sa crise. Elle tombe à genou et se met à sangloter des larmes qui ne coulent pas. Je m'agenouille près d’elle et tends mes mains vers elle.

“Je vous aime Diana. Je suis amoureux de vous. Si je suis destiné à mourir, alors soit, mais quand bien même j’aurais eu une longue vie, je serais resté sur ce bâteau à attendre chaque soir votre visite. Vous êtes la chose la plus insensée qui me soit arrivée. Je n’ai jamais espéré quoi que ce soit d’autre que votre compagnie et vos chansons. Alors oui, si Dieu décide me rappeler à ses côtés, j’ai la ferme intention de vous emmener avec moi.”

Elle approche ses paumes des miennes. Ses yeux brillent de tristesse.

“Je vous aurais empêché de trouver une femme…

-Je suis un navigateur. Mon épouse est la mer !

-Je suis votre maîtresse alors ? demande-t-elle sur un ton bougon.

-Je ne sais pas. Peut-être accepterez-vous de m’épouser quand j’aurais rejoint l’au-delà ?

-Vous serez gentil ?

-Ai-je déjà eu un comportement déplacé ?

-Je me suis brisée la nuque alors que plusieurs des matelots de mon père ont voulu me faire leur.”

Je reste silencieux, comprenant ce qu’elle vient de me dire.

“Je n’ai jamais imposé quoi que ce soit à une femme. Ce n’est pas avec la mienne que je commencerai. Cependant, je ne pense pas que les morts ont ce genre de désirs…

-Si je vous disais que c’était le cas ?”

Son air angélique se transforme en quelque chose de plus lascif qui réchauffe totalement mon corps. Elle sait parfaitement ce qu’elle dit et ce qu’elle fait.

“Vous êtes inconvenante, Milady. Vous vous jouez de moi.”

Elle se lève et se met à chanter. Jamais auparavant je n’ai entendu telle merveille. Elle donne tout son coffre et tout son être dans ce qui semble être sa dernière mélodie. C’est alors que l’orage craque juste au dessus de nos tête alors que toute l’après midi avait été ensoleillée et que rien ne laissait présager ce carnage dont nous allons être les victimes impuissantes.

Je me lève à mon tour et enfile mon manteau. Elle s’arrête de chanter.

“Pars pas !

-Milady ! Il me faut affronter mes responsabilités. Je suis capitaine de ce navire. Je serai bientôt à vos côtés.”

Je me rends sur le pont principal, l’eau de la pluie a déjà tout inondé et commence à l’infiltrer. Si une vague ne nous engloutit pas, nous coulerons lentement. Je donne mes ordres et prends la barre. Je suis déterminé à sauver mon navire. Près de moi Diana proteste violemment et m’exhorte à rejoindre ma cabine. Je vois plusieurs de mes marins passer par dessus-bord tant la houle nous chahute de tous les côtés. Je m’accroche de toutes mes forces à mon bateau, seul fil qui me retient à la vie. Le bois craque de tous les côtés. La coque est probablement percée. Soudain je vois une vague gigantesque nous fondre dessus avant de se briser contre le mât principal qui cède sous la pression. Il tombe sur les autres plus fragiles qui se brisent à leur tour.

“Mon Dieu prenez soin des survivants… Diana, mon amour… C’est l’heure.”

Elle cesse de crier des insanités et hoche la tête. Le navire émet un craquement à rivaliser avec le tonnerre et se fend en deux. Je lâche tout et me laisse tomber dans l’eau. Diana me suit en tombant avec moi. Je touche l’eau avec fracas, si bien que je suis un peu sonné lorsque je suis immergé. Je vois le doux visage de de Diana au-dessus de moi, ses cheveux flamboyants flottant autour d’elle. L’air me manque doucement. Je tends ma main vers elle. Elle s’approche soudain de moi et m’enveloppe dans son étreinte glacée. Je ferme les yeux et suis emporté dans les profondeurs.

Je me réveille après ce qui me semble une éternité. Je flotte à la surface de l’océan. Je ne peux pas être vivant… C’est impossible, pas après une tempête pareille. Je regarde autour de moi. Le corps diaphane de ma bien-aimée flotte près de moi. Je nage jusqu’à elle et tends la main pour la toucher. Quelle n’est pas ma surprise lorsque mes doigts se referment sur son poignet. Un peu plus loin j'aperçois une file de barques éclairée par des lanternes.

“Nous y sommes, chuchote Diana. L’au-delà des âmes mortes en mer.”


Image : Photographie personnelle de l'Hermionne prise depuis un cap en Bretagne, à l'aide d'un appareil photo et d'une jumelle sur l'objectif. 

 

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16 septembre 2018

Les défis fabuleux et frappés des funambules calligraphes #1 La vache

Sujet : Ecrire un texte libre sur la forme avec pour thématique "La vache".

NB : Ce texte est deux fois plus long par rapport à ce qui est prévu mais il serait incomplet s'il n'était pas ainsi. 

Lien vers le texte d'Hime-chan : ICI


 

la vacheLa vache

Je n’ai jamais vraiment réfléchi à ce qu’était le mot « vache » dans la langue française. C’est bête comme mot ! C’est évidemment l’animal, le bovin femelle qui fait du lait, de la viande, qui est un peu pataud et qui broute de l’herbe. Certes.

C’est aussi tout un tas d’injonctions, type : « La vache ! Ce devoir était vachement dur ! » ou « T’es quand même vache comme nana. » C’est là qu’on voit que le sens initial n’y est plus vraiment. Le mot « vache » n’a vraiment pris tout son sens pour moi que lorsque j’en suis devenue une.

C’était au début de l’année. Deux semaines après la rentrée, je dirais… Bref ! Ce n’est pas important. Ce jour-là, je suis partie au collège comme d’habitude : maman m’a fait un bisou avant que je ne parte au bus scolaire ; j’ai rejoint Viktoria, ma meilleure amie, à notre place habituelle, au premier rang sur la droite ; arrivées au collège, nous nous sommes installées dans notre petit coin à nous et lorsque la cloche a sonné, nous sommes toutes les deux parties en cours dans nos classes respectives. C’était une routine bien huilée depuis l’an dernier, pourtant, la machine qui allait faire tout dérailler était sur le point de s’enclencher.

La première étape du processus a été lors le cours d’EPS en première heure, ce jour-là. Tout le monde le sait, je suis une véritable catastrophe en cours de sport. Pour le professeur, s’il était Sherlock Holmes, je serais son Moriarty, s'il était Harry Potter, je serais son Voldemort, s’il était Batman, je serais son Joker. Une énigme, un danger et une source d’épuisement sans limite qui revient à la charge à chaque fois.

« L’activité » du jour était… course d’orientation ! Jusque-là, rien d’anormal. Le cours avait lieu à l’extérieur du collège, dans une base de plein air où nous devions retrouver des petites plaquettes avec des lettres. Nous nous sommes élancés tous aux quatre coins du parc. Chacun était seul mais très vite, les groupes d’amitiés se sont rapidement formés. Je ne connaissais personne dans cette nouvelle classe donc j’ai continué ma route, seule, mais ça ne me dérangeait pas trop.

Après une dizaine de minutes à tourner en rond pour trouver une plaquette, j’aperçois un groupe de quatre garçons s’approcher. Ils rigolent fort et n’ont pas l’air très concentrés. Je fais mine de ne pas les avoir vu. Mes yeux rivés sur ma carte, je continue tête baissée.

Un pas, deux pas, tr… et le couperet tombe.

« On va demander à la grosse vache, elle saura sûrement. »

La phrase a été prononcée d’une voix plus basse que leurs ricanements précédents mais j’ai distinctement entendu ce qu’il venait de dire. J’ai regardé mon corps, m’en sentant soudainement dépossédée. Je ne pouvais plus bouger. Lorsqu’une main se posa sur mon épaule, je pouvais voir dans les yeux de mon interlocuteur se mêler supériorité et moquerie.

« Salut ! T’as trouvé la balise 25 ? »

Ce culot…

« Non. Désolée… »

Ma voix traîtresse c’était soudainement remplie de sanglots et tremblait. Il ne restait qu’une solution pour pas prendre davantage de railleries : fuir.

J’ai fait un geste nonchalant de la main et je suis partie en courant. Derrière moi j’entendais leurs rires résonner dans l’écho des arbres.

Ça aurait pu s’arrêter là, rester la grosse vache larmoyante qui ne sait pas où se trouve la balise 25… mais non ! Oh non… C’était sous-estimer mon potentiel bovin d’amusement.

Quelques jours passent. Au début, je n’y ai pas fait attention. Au fur et à mesure que le temps passait, les regards sont devenus de plus en plus nombreux et insistants. Même Viktoria a commencé à se demander ce qui pouvait bien se passer. Trois jours après ce cours de sport, je suis rentrée chez moi et n’ai rien dit à mes parents. Qu’aurais-je pu expliquer ? Que j’ai l’impression que le collège tout entier ricane dans mon dos ? Ils ne m’auraient pas prise au sérieux.

Trois quarts d’heure après être rentrée, alors que je suis en train de faire mes devoirs, ma mère m’apporte le téléphone fixe. C’est Viktoria.

« Allô ?
-Va sur Internet. Je crois que j’ai trouvé la source du problème.
-Quoi ?
-Dépêche ! »

Je me lève de mon bureau et va sur mon lit où est posé mon vieux PC. Je l’allume, attends quelques instants et ouvre un moteur de recherche.

« Je suis sur Internet, je fais quoi maintenant ?
-Va sur YouTube et tape « Grosse vache qui court. ». Ecris « qui » ‘k’ ‘i’ et « court » sans ‘t’. »

Je redoutais le pire et en effet, lorsque j’ai vu la miniature de la vidéo, j’ai reconnu mon survêtement gris et la base de plein air où nous avons fait sport. Je ne veux pas le croire.
« C’est bon, t’as trouvé ?
-C’est pas vrai ?
-Ecoute, j’ai vu des gens la regarder sur leur portable ce soir. J’étais pas certaine que ce soit toi…
-Je te laisse… Bises ma belle.
-Quoi ! Attends !! »

J’ai raccroché sans lui laisser le temps de me dire quoi que ce soit. J’ai cliqué sur la vidéo pour la lancer. Elle ne durait même pas trente secondes mais on me voyait courir de dos. J’entendais la voix des garçons de ma classe qui m’avaient abordée ce jour-là.

« T’as vu comme elle se traîne ? »
« C’est dégueulasse cette graisse qui bouge sur son gros cul. »
« Elle va brouter plus loin ! »
Ces trois phrases étaient suivies par de gros ricanements. Je finis par disparaître du champ de la caméra et la vidéo se termine. Je vois la vidéo s’élever à un millier de vues. C’est beaucoup trop pour un seul collège !!

Sous la vidéo, il y avait des commentaires tous plus foudroyant les uns que les autres :

« Elle remu la poussière telmen kelle ai lourde. »
« Elle vous a pa chargé ? Vous zavé de la chansse dètre vivent ! »
« Elle a pa enkor cassé de chèse ? Drôle de bètes dans votre colaige »
« L’autre jour, elle es passé devant moi à la cantine, elle sentais la bouze. »
« Elle pace ancore les portes ac son gro cu ? »
« Beurk ! »

J’ai entendu des pas dans le couloir et je me suis dépêchée de fermer mon ordinateur. Je ne devais pas pleurer. Personne ne devait savoir. Si je disais quelque chose, ça allait être encore empirer. Je ne pouvais pas être la grosse vache et la balance du collège…

Le lendemain, après une nuit blanche, je suis partie en cours. Chaque regard sur moi, chaque sourire en coin pesait sur moi comme un poids sur mon dos. J’étais devenu un monstre de foire. J’ai fait le choix de continuer ma vie comme si ça n’existait pas, priant pour que tout le monde se lasse.

Au fur et à mesure, les choses se sont compliquées. J’ai vu des dessins de vache être dessinés sur les portes des toilettes ou déposés devant mon casier. Une fois, en étude, quelqu’un a fait une tête de vache sur l’exercice que j’étais en train de faire alors que j’étais partie demander de l’aide à ma surveillante.

Ce genre de petites attentions ont continué de se perpétrer et à empirer. J’étouffais. Je voyais des vaches partout, j’entendais « grosse vache » dans tous les couloirs. Où que je passais, j’étais cible de moqueries sous capes.

A chaque fois que je me retrouvais devant un miroir, je faisais mon possible pour me cacher, pour devenir invisible à leurs yeux mais rien n’a jamais fonctionné.
J’ai fini par retourner voir la vidéo. La vidéo avait dix mille vues et deux milles commentaires.

« Kelle craive cet grosse vache. »
« Elle sé pas encor suicidée ? »
« Ce gro tas, elle va finire d’une crise cardiaque. »

Je suis si repoussante que ces gens que je ne connais pas veulent ma mort. Ils ne veulent plus me voir le matin. Je suis devenue une nuisance dans leur vie paisible.
Cette nuit-là, je n’ai pas dormi. J’ai réfléchi… Me demandant quel échappatoire je pouvais avoir. Comment sortir de cet étau qui se refermait sur moi jusqu’à m’étrangler, m’asphyxier, me tuer ? La réponse est venue s’insinuer entre mes pensées, a glissé sur ma peau, s’est incrustée dans ma chair, dévoré mes veines et broyé les os.

Quand je me suis levée le lendemain matin, j’étais sereine comme je ne l’avais pas été depuis des semaines. J’étais prête à faire ce qu’il fallait. J’ai fait exactement comme d’habitude. Lorsque j’ai embrassé ma mère, mon cœur s’est serré mais ma décision était déjà prise.

Je suis sortie de la maison mais au lieu d’aller au bus scolaire, je me suis cachée derrière la maison. J’ai attendu que la maison soit vide et je suis rentrée à nouveau. Je me dirigeais vers la cuisine ouvrit un tiroir et pris le couteau le plus aiguisé que je pouvais trouver puis suis partie dans la salle de bain.

Je me déshabillais entièrement et entrais dans la douche. Je me rappelais d’une leçon de latin sur le philosophe stoïcien Sénèque qui, obligé de se trancher les veines, a préféré le faire dans un bain d’eau chaude pour que le sang s’écoule plus vite. Je n’avais qu’une douche mais ça ferait l’affaire.

Je tournais le robinet. L’eau ruisselante rebondissait sur moi… Je pouvais dire adieu à ce corps qu’ils détestaient tous mais ils ne savent pas combien, moi, je le haïssais.

Ne pas hésiter. Ne pas trembler. Je dois achever ce que j’ai commencé.

« Chérie ? Tu n’es pas à… Oh mon dieu ! Pose ce couteau immédiatement ! »

J’ai tourné la tête et ai rencontré les yeux remplis d’effroi de ma mère. Mon arme de fortune m’en ai tombée des mains et s’est écrasée sur le carrelage. J’ai alors senti de l’eau brûlante couler sur mes joues et ce n’était pas la douche. En quelques secondes, j’étais enveloppée dans une douce étreinte maternelle et tandis que je hurlais et pleurais en même temps, j’entendais sa douce voix qui me disait que tout était fini, que je n’étais plus seule et que plus jamais elle ne laisserait une chose pareille se produire.

Là où je n’avais plus aucune force, elle venait de me donner la vie à nouveau et au fond de moi s’éveilla une force nouvelle. Ce n’est que bien plus tard que j’ai appris qu’on nommait cela « détermination ».


Image : Photoshop d'une photo personnelle I cow me et d'une image prise sur Unslash

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Les défis fabuleux et frappés des funambules calligraphes #0 Préambule

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Bonjour à tous et bienvenue sur ce blog qui a un an mais qui est resté très silencieux jusqu’à aujourd’hui. Ceci est un préambules à tous les articles qui seront sous la bannière « Défis fabuleux et frappés des funambules calligraphes ».

Il s’agira de défis d’écriture entre moi et Hime-chan du Blog « Les Petits bouquins d’Hime-chan », où chacune donnera à l’autre un thème et/ou des règles imposés. Je posterai mon texte avec ses consignes et elle postera son texte avec mes consignes.

En espérant que ce format sera aussi plaisant à lire pour vous que pour nous à l’écrire.

Tisama.


Image : Photographie personnelle La dague et le porte plume

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19 septembre 2017

"À chose faite, il faut bien qu'il y ait commencement"

 

DSCN2190

... a dit Nicolas Machiavel dans l'Histoire de Florence aux alentours de 1523. Alors commençons.

J'ai longuement hésité avant de me lancer. J’ai longtemps hésité parce que je déteste prendre mes responsabilités en fait. Je sais que ce blog n’implique pas quoi que ce soit, ni qui que ce soit, mais il m’implique moi et c’est déjà beaucoup trop en ce moment.

Pourtant si je ne vis pas pour moi aujourd’hui alors que j’ai vingt piges, je le ferais probablement jamais. J’ai toujours existé pour rendre ma famille heureuse et fière, alors que j’allais lâchement me planquer pour vivre au rythme effréné des pages de mes livres d’histoire. J’étais dans deux réalités qui parfois finissaient par se superposer dans mes rêves, qu’ils soient endormis ou éveillés. Pour les faire coexister j’ai commencé à écrire. Ça a toujours été facile, une évidence et pourtant je continuait de me cacher.

Triste constat tardif... mais il n'est jamais trop tard !

Ecrire est devenu comme respirer et aujourd’hui encore, quand je marche dans la rue pour aller à la fac, je regrette de ne pas pouvoir me poser sur les berges du Rhône, un carnet et un crayon à papier entre les mains avec, pour seule maîtresse de mon corps, mon imagination.

Pourtant je crée, je façonne de belles phrases qui ne s’inscrivent jamais nulle part. C’est si triste. C’est comme des bébés morts nés. Alors je me dis que poster ce qui me passe par la tête me permettra peut-être d’évoluer un peu dans mon art, d’enfin prendre mes responsabilités et d’assumer autre chose que mes fanfictions.

C’est la première et dernière fois que je parle de moi, personnellement parlant.

Je ferai probablement des critiques de diverses formes d’art : littérature, cinéma, de trucs récents ou pas et ça ressemblera surement à des choses bizarres.

Bref ! Bienvenue sur le blog littéraire de Tisama : Filament d’étincelle.

Plus furtif que ça, tu meurs… 


Image : Photo personnel d'Apollon de la Gallerie des Offices de Florence

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