Sujet : Ecrire un texte libre sur la forme avec pour thématique "La vache".

NB : Ce texte est deux fois plus long par rapport à ce qui est prévu mais il serait incomplet s'il n'était pas ainsi. 

Lien vers le texte d'Hime-chan : ICI

La vache

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Je n’ai jamais vraiment réfléchi à ce qu’était le mot « vache » dans la langue française. C’est bête comme mot ! C’est évidemment l’animal, le bovin femelle qui fait du lait, de la viande, qui est un peu pataud et qui broute de l’herbe. Certes.

C’est aussi tout un tas d’injonctions, type : « La vache ! Ce devoir était vachement dur ! » ou « T’es quand même vache comme nana. » C’est là qu’on voit que le sens initial n’y est plus vraiment. Le mot « vache » n’a vraiment pris tout son sens pour moi que lorsque j’en suis devenue une.

C’était au début de l’année. Deux semaines après la rentrée, je dirais… Bref ! Ce n’est pas important. Ce jour-là, je suis partie au collège comme d’habitude : maman m’a fait un bisou avant que je ne parte au bus scolaire ; j’ai rejoint Viktoria, ma meilleure amie, à notre place habituelle, au premier rang sur la droite ; arrivées au collège, nous nous sommes installées dans notre petit coin à nous et lorsque la cloche a sonné, nous sommes toutes les deux parties en cours dans nos classes respectives. C’était une routine bien huilée depuis l’an dernier, pourtant, la machine qui allait faire tout dérailler était sur le point de s’enclencher.

La première étape du processus a été lors le cours d’EPS en première heure, ce jour-là. Tout le monde le sait, je suis une véritable catastrophe en cours de sport. Pour le professeur, s’il était Sherlock Holmes, je serais son Moriarty, s'il était Harry Potter, je serais son Voldemort, s’il était Batman, je serais son Joker. Une énigme, un danger et une source d’épuisement sans limite qui revient à la charge à chaque fois.

« L’activité » du jour était… course d’orientation ! Jusque-là, rien d’anormal. Le cours avait lieu à l’extérieur du collège, dans une base de plein air où nous devions retrouver des petites plaquettes avec des lettres. Nous nous sommes élancés tous aux quatre coins du parc. Chacun était seul mais très vite, les groupes d’amitiés se sont rapidement formés. Je ne connaissais personne dans cette nouvelle classe donc j’ai continué ma route, seule, mais ça ne me dérangeait pas trop.

Après une dizaine de minutes à tourner en rond pour trouver une plaquette, j’aperçois un groupe de quatre garçons s’approcher. Ils rigolent fort et n’ont pas l’air très concentrés. Je fais mine de ne pas les avoir vu. Mes yeux rivés sur ma carte, je continue tête baissée.

Un pas, deux pas, tr… et le couperet tombe.

« On va demander à la grosse vache, elle saura sûrement. »

La phrase a été prononcée d’une voix plus basse que leurs ricanements précédents mais j’ai distinctement entendu ce qu’il venait de dire. J’ai regardé mon corps, m’en sentant soudainement dépossédée. Je ne pouvais plus bouger. Lorsqu’une main se posa sur mon épaule, je pouvais voir dans les yeux de mon interlocuteur se mêler supériorité et moquerie.

« Salut ! T’as trouvé la balise 25 ? »

Ce culot…

« Non. Désolée… »

Ma voix traîtresse c’était soudainement remplie de sanglots et tremblait. Il ne restait qu’une solution pour pas prendre davantage de railleries : fuir.

J’ai fait un geste nonchalant de la main et je suis partie en courant. Derrière moi j’entendais leurs rires résonner dans l’écho des arbres.

Ça aurait pu s’arrêter là, rester la grosse vache larmoyante qui ne sait pas où se trouve la balise 25… mais non ! Oh non… C’était sous-estimer mon potentiel bovin d’amusement.

Quelques jours passent. Au début, je n’y ai pas fait attention. Au fur et à mesure que le temps passait, les regards sont devenus de plus en plus nombreux et insistants. Même Viktoria a commencé à se demander ce qui pouvait bien se passer. Trois jours après ce cours de sport, je suis rentrée chez moi et n’ai rien dit à mes parents. Qu’aurais-je pu expliquer ? Que j’ai l’impression que le collège tout entier ricane dans mon dos ? Ils ne m’auraient pas prise au sérieux.

Trois quarts d’heure après être rentrée, alors que je suis en train de faire mes devoirs, ma mère m’apporte le téléphone fixe. C’est Viktoria.

« Allô ?
-Va sur Internet. Je crois que j’ai trouvé la source du problème.
-Quoi ?
-Dépêche ! »

Je me lève de mon bureau et va sur mon lit où est posé mon vieux PC. Je l’allume, attends quelques instants et ouvre un moteur de recherche.

« Je suis sur Internet, je fais quoi maintenant ?
-Va sur YouTube et tape « Grosse vache qui court. ». Ecris « qui » ‘k’ ‘i’ et « court » sans ‘t’. »

Je redoutais le pire et en effet, lorsque j’ai vu la miniature de la vidéo, j’ai reconnu mon survêtement gris et la base de plein air où nous avons fait sport. Je ne veux pas le croire.
« C’est bon, t’as trouvé ?
-C’est pas vrai ?
-Ecoute, j’ai vu des gens la regarder sur leur portable ce soir. J’étais pas certaine que ce soit toi…
-Je te laisse… Bises ma belle.
-Quoi ! Attends !! »

J’ai raccroché sans lui laisser le temps de me dire quoi que ce soit. J’ai cliqué sur la vidéo pour la lancer. Elle ne durait même pas trente secondes mais on me voyait courir de dos. J’entendais la voix des garçons de ma classe qui m’avaient abordée ce jour-là.

« T’as vu comme elle se traîne ? »
« C’est dégueulasse cette graisse qui bouge sur son gros cul. »
« Elle va brouter plus loin ! »
Ces trois phrases étaient suivies par de gros ricanements. Je finis par disparaître du champ de la caméra et la vidéo se termine. Je vois la vidéo s’élever à un millier de vues. C’est beaucoup trop pour un seul collège !!

Sous la vidéo, il y avait des commentaires tous plus foudroyant les uns que les autres :

« Elle remu la poussière telmen kelle ai lourde. »
« Elle vous a pa chargé ? Vous zavé de la chansse dètre vivent ! »
« Elle a pa enkor cassé de chèse ? Drôle de bètes dans votre colaige »
« L’autre jour, elle es passé devant moi à la cantine, elle sentais la bouze. »
« Elle pace ancore les portes ac son gro cu ? »
« Beurk ! »

J’ai entendu des pas dans le couloir et je me suis dépêchée de fermer mon ordinateur. Je ne devais pas pleurer. Personne ne devait savoir. Si je disais quelque chose, ça allait être encore empirer. Je ne pouvais pas être la grosse vache et la balance du collège…

Le lendemain, après une nuit blanche, je suis partie en cours. Chaque regard sur moi, chaque sourire en coin pesait sur moi comme un poids sur mon dos. J’étais devenu un monstre de foire. J’ai fait le choix de continuer ma vie comme si ça n’existait pas, priant pour que tout le monde se lasse.

Au fur et à mesure, les choses se sont compliquées. J’ai vu des dessins de vache être dessinés sur les portes des toilettes ou déposés devant mon casier. Une fois, en étude, quelqu’un a fait une tête de vache sur l’exercice que j’étais en train de faire alors que j’étais partie demander de l’aide à ma surveillante.

Ce genre de petites attentions ont continué de se perpétrer et à empirer. J’étouffais. Je voyais des vaches partout, j’entendais « grosse vache » dans tous les couloirs. Où que je passais, j’étais cible de moqueries sous capes.

A chaque fois que je me retrouvais devant un miroir, je faisais mon possible pour me cacher, pour devenir invisible à leurs yeux mais rien n’a jamais fonctionné.
J’ai fini par retourner voir la vidéo. La vidéo avait dix mille vues et deux milles commentaires.

« Kelle craive cet grosse vache. »
« Elle sé pas encor suicidée ? »
« Ce gro tas, elle va finire d’une crise cardiaque. »

Je suis si repoussante que ces gens que je ne connais pas veulent ma mort. Ils ne veulent plus me voir le matin. Je suis devenue une nuisance dans leur vie paisible.
Cette nuit-là, je n’ai pas dormi. J’ai réfléchi… Me demandant quel échappatoire je pouvais avoir. Comment sortir de cet étau qui se refermait sur moi jusqu’à m’étrangler, m’asphyxier, me tuer ? La réponse est venue s’insinuer entre mes pensées, a glissé sur ma peau, s’est incrustée dans ma chair, dévoré mes veines et broyé les os.

Quand je me suis levée le lendemain matin, j’étais sereine comme je ne l’avais pas été depuis des semaines. J’étais prête à faire ce qu’il fallait. J’ai fait exactement comme d’habitude. Lorsque j’ai embrassé ma mère, mon cœur s’est serré mais ma décision était déjà prise.

Je suis sortie de la maison mais au lieu d’aller au bus scolaire, je me suis cachée derrière la maison. J’ai attendu que la maison soit vide et je suis rentrée à nouveau. Je me dirigeais vers la cuisine ouvrit un tiroir et pris le couteau le plus aiguisé que je pouvais trouver puis suis partie dans la salle de bain.

Je me déshabillais entièrement et entrais dans la douche. Je me rappelais d’une leçon de latin sur le philosophe stoïcien Sénèque qui, obligé de se trancher les veines, a préféré le faire dans un bain d’eau chaude pour que le sang s’écoule plus vite. Je n’avais qu’une douche mais ça ferait l’affaire.

Je tournais le robinet. L’eau ruisselante rebondissait sur moi… Je pouvais dire adieu à ce corps qu’ils détestaient tous mais ils ne savent pas combien, moi, je le haïssais.

Ne pas hésiter. Ne pas trembler. Je dois achever ce que j’ai commencé.

« Chérie ? Tu n’es pas à… Oh mon dieu ! Pose ce couteau immédiatement ! »

J’ai tourné la tête et ai rencontré les yeux remplis d’effroi de ma mère. Mon arme de fortune m’en ai tombée des mains et s’est écrasée sur le carrelage. J’ai alors senti de l’eau brûlante couler sur mes joues et ce n’était pas la douche. En quelques secondes, j’étais enveloppée dans une douce étreinte maternelle et tandis que je hurlais et pleurais en même temps, j’entendais sa douce voix qui me disait que tout était fini, que je n’étais plus seule et que plus jamais elle ne laisserait une chose pareille se produire.

Là où je n’avais plus aucune force, elle venait de me donner la vie à nouveau et au fond de moi s’éveilla une force nouvelle. Ce n’est que bien plus tard que j’ai appris qu’on nommait cela « détermination ».